Extrait 1
Extrait des résultats d’une enquête effectuée avec le kaléidoscope de l’expérience auprès de 34 jeunes de Suisse romande concernant leurs intérêts et préoccupations (voir: D. Stoecklin (2009). Réflexivité, participation et capabilité. Le droit des enfants de participer. Norme juridique et réalité pratique : contribution à un nouveau contrat social. J. Zermatten & D. Stoecklin (Eds.), IUKB/IDE, p. 75 – 109) :
Des « concepts sensibles »
Les interviewés ont très vite vu que les dimensions étaient interdépendantes : « (…) tous nos participants nous ont d’emblée fait remarqué que toutes les dimensions étaient interdépendantes. (…) ce modèle théorique semble donc complet et refléter la réalité. En effet, cet outil a permis aux interviewés de percevoir et reconstruire leur environnement et ainsi de donner un sens à leur expérience afin de pouvoir nous la faire partager » (Schwestermann & Zbinden).
Ce constat confirme l’importance de considérer les dimensions de l’expérience comme des « concepts sensibles », c’est-à-dire des directions dans lesquelles regarder et qui sont susceptibles de recueillir le vécu (Blumer, 1969). C’est à travers cet exercice réflexif que des généralisations émergent et permettent de donner un sens ou une validité plus large à l’expérience concrète évoquée en début d’entretien de manière souvent sommaire. Une fille résume bien ce constat partagé par la plupart : « mais c’est drôle, parce que ces mots, c’est des mots simples, mais quand on commence à y réfléchir on s’aperçoit que ça va loin » ou encore « je n’avais jamais vu l’existence de ces mots, mais en fait, ce sont de vrais petits piliers » (Diankon & Taront).
L’outil remplit donc bien une fonction réflexive importante en terme de participation si l’on considère que prendre part nécessite d’identifier et de reconnaître des propositions générales, des récurrences, et donc de se mettre d’accord sur des limites. Cette fonction de délimitation de l’expérience commune rejoint la question des « cadres de l’expérience » : en participant à la définition des situations vécues, les acteurs (ici les jeunes) sont en mesure de fixer, et donc aussi de déplacer, les catégories de pensées usuelles.
Cela apparaît de manière encore plus évidente à travers le constat que l’on peut faire autour de l’indexation des éléments concrets d’expérience. En effet, en se posant la question « à quel(s) concept(s) sont reliés les éléments concrets d’expérience ? », on voit qu’un même élément d’expérience est rangé par différents individus sous des concepts différents.
Par exemple certains associent la vie familiale à des relations, d’autres à des valeurs, d’autres encore à des motivations ou des activités. La réussite professionnelle est associée à une motivation pour l’un, une image de soi pour l’autre. On voit à la fois les amis en tant que relations et l’amitié comme valeur. L’indexation d’une expérience à un concept général est donc assez variable. Les individus attribuent des significations différentes à des expériences similaires en fonction du point de vue ou de l’angle sous lequel ils interprètent cette portion de leur réalité. Autrement dit, ils rentrent dans une pensée réflexive à propos de leur propre expérience la regardant à travers des concepts interprétatifs différents.
Cela permet véritablement de qualifier les dimensions de l’expérience comme des « portes » ouvrant sur des univers de significations. La souplesse avec laquelle opère la réflexivité fait donc de ces catégories de pensée des filtres interprétatifs fonctionnant à double sens : chacune des cinq dimensions de l’expérience éclaire ainsi des réalités différentes et des réalités similaires peuvent être vues à travers des dimensions différentes.
Le concept recouvre des réalités différentes et simultanément il n’est qu’une possibilité parmi d’autres pour interpréter une même réalité. On peut ici parler d’une perméabilité conceptuelle qui amène à constater que l’expérience concrète ne se laisse jamais enfermer dans une seule dimension de l’expérience.
En effet, et c’est là un constat majeur : beaucoup de jeunes disent que la même expérience concrète peut se mettre dans plusieurs (voire dans toutes) les dimensions à la fois. Par exemple, les amis : « Nous avons pris comme thème les amis et avons demandé à l’interviewée de le placer thème dans une ou plusieurs (ou aucune) des dimensions. Celle-ci nous a dit qu’elle placerait les amis dans toutes les dimensions et nous a expliqué pourquoi pour chaque dimension. Par exemple, elle nous a dit qu’elle les placerait dans « activités », car c’est avec ses amis qu’elle fait le plus d’activités. Arrivée sur les « valeurs », elle a hésité et après suggestion de notre part, elle a affirmé qu’elle partageait les mêmes valeurs avec ses amis et également qu’elle voyait l’amitié comme une valeur » (Bochatay).
On retrouve ici une confirmation du théorème de Thomas : « Lorsque les hommes définissent des situations comme réelles, celles-ci sont réelles dans leurs conséquences » (Thomas, 1967). En d’autres termes, nos comportements dépendent de la manière dont nous définissons les choses. On constate ici qu’une même portion d’expérience (l’amitié) peut être définie à travers différents « concepts sensibles » (Blumer) qui « filtrent » la réalité vécue et lui donnent sa signification.